Bienvenue chez moi, qu'on appelle la Vouivre !
Qui suis-je ?
Depuis quand parle-t-on de moi ?
Un chercheur du XIXe siècle, Monsieur Désiré Monnier, a tenté de me cerner, assez bien je dois l'avouer... :
Quoiqu'un serpent ait un rubis sur la tête, néanmoins il sera dommageable.
(Proverbe de Barthovherri, philosophe de l'Hindouisme)
Ce serait une histoire que celle du diamant de la Vouivre, si l'on tâchait d'expliquer cette particularité. Il faudrait d'abord bien s'entendre sur ce qui est pris pour une escarboucle par les uns, et pour un globe lumineux par les autres.
Voici le thème de M. Eusèbe Salverte (Des Sciences Occultes, tome 2, p. 291). Elle remonte à une haute antiquité, l'erreur qui, transformant en fait physique une allégorie astronomique, décore d'une pierre brillante la tête des serpents. « Quoiqu'un serpent ait un rubis sur la tête, il sera dommageable » dit un philosophe hindou qui avait recueilli dans ses proverbes les renseignements des siècles les plus reculés (Proverbes de Barthovherri, insérés dans l'ouvrage d'Abraham Roger : Le Théâtre de l'idolâtrie, ou La Porte ouverte, 1760, p. 328).
On supposait une pierre précieuse dans la tête même des dragons : Pline, Isidore de Séville et Solin parlent de cette anomalie d'invention humaine (Pline : Histoire Naturelle, XXXVII, c. 10 ; Isidore de Séville : Hisp. Orig. XVI, c. 13; Solin: c. XXXIII). Sainte Marguerite détache de la tête d'un dragon une escarboucle ou un rubis. Dans l'histoire de Dieudonné de Gozon, figure certaine pierre sortie de la tête du dragon tué à Rhodes par ce héros, et conservée, dit-on, dans sa famille ; elle était de la grosseur d'une olive, et de plusieurs couleurs éclatantes. Gozon est mort en 1353. Eusèbe Salverte arrive après tout à la couronne boréale des constellations (Margarita), laquelle est placée dans le ciel des fixes, près de la tête du serpent ; et c'est de ce rapprochement de la tête du reptile et d'une couronne enrichie de diamants, qu'il déduit la raison que l'on eut, dans un temps, d'attribuer à nos serpents mythologiques un diamant qui n'a jamais brillé sur leurs têtes.
Si cette raison n'est pas bonne, considérons comme un globe lumineux l'œil de la Vouivre, le fanal dont elle s'éclaire dans ses courses aériennes, et qu'elle dépose sur le bord de la source, quand elle descend de ses hautes demeures pour se désaltérer ; mais n'oublions pas que ce globe est la chose au monde la plus précieuse.
Il est un objet de convoitise pour tous ceux qui voudraient être les plus opulents habitants de la terre, afin d'aller mettre leur fortune aux pieds de la beauté qu'ils aiment, et d'obtenir sans peine une main que l'avarice leur refuse. Tous les trésors d'Abul-Cassem ne seraient que de la pauvreté auprès d'un pareil diamant.
De hardis villageois ont conçu la généreuse pensée de l'enlever, et leur amour les avait déterminés à courir les hasards d'une conquête aussi périlleuse. L'un était de Vannoz, près de Champagnole (Jura). Il avait vu souvent la Vouivre descendre toute en feu de la montagne triangulaire et druidique de Mont-Rivel à la fontaine de son village, pendant les nuits les plus sombres de l'automne, comme nous voyons, nous, les étoiles filantes, quand elles semblent tomber sur la terre ; et, s'imaginant être plus subtil que cet esprit de l'air, il se flattait de s'emparer furtivement de l'œil merveilleux, lorsqu'il le verrait séparé du corps. A cet effet, notre aventurier se blottit sous un cuvier placé près de la source ; et il serait venu à bout d'effectuer le larcin médité, s'il était possible de surprendre un œil qui ne se ferme jamais, et qui voit de toutes parts.
L'autre héros en herbe était de Montrond (sur Poligny, Jura). Moins bien avisé ou plus brave, il prit peu de mesures de précaution contre la terrible adversaire qu'il avait à dévaliser. Il ne s'était pourvu que d'une pioche, ayant appris par la voix publique que la Vouivre du château de Montrond se retirait de jour dans un trou pour dormir.
Certainement il aurait perdu la vie en combattant, s'il eût combattu, mais par bonheur pour lui, la première idée qui lui vint, dès qu'il la vit s'avancer contre lui, ce fut de se reculer et de fuir à pas précipités. Le jeune Dole (c'était son nom) poursuivi jusqu'au bas de la colline, allait payer cher une entreprise aussi téméraire, lorsque, se vouant aussitôt à la sainte Vierge, il fut enfin délivré des attaques de la Vouivre, en tombant évanoui de peur. Revenu bientôt de sa pâmoison, Dole reconnaissant érigea, sur le théâtre de sa délivrance, un oratoire à Notre-Dame, oratoire que j'ai vu de mes propres yeux. Un cultivateur de Bréry (Jura), qui a vu de près le mystérieux reptile, en ferait une description très exacte s'il savait rendre sa pensée. Il assure que la Vouivre est sortie de terre à dix pas de lui ; qu'elle a de soixante à soixante-dix centimètres de longueur ; qu'elle est de couleur jaune pâle, et qu'elle porte sur son front le fameux diamant dont l'éclat n'a rien de pareil, et qui est un objet de concupiscence même pour les possesseurs du régent. Il ajoute que cette bête (c'est ainsi qu'il se permet d'appeler ce qui fut autrefois un des emblèmes de la divinité) s'éleva perpendiculairement à une hauteur d'environ cent mètres ; qu'elle plana quelque temps, dans les airs, comme un aigle, et qu'elle finit par disparaître à sa vue.
Ce disque resplendissant de la Vouivre n'aurait pas toujours été son œil, si, pour en revenir à notre premier thème, la cosmogonie la plus antique en avait fait un œuf, l'œuf primordial, l'œuf dont est sorti l'univers créé, suivant l'interprétation hiératique des anciens prêtres de la Chaldée et de l'Egypte. Cneph, dieu suprême de cette dernière nation, Cneph, dont le nom hébreu signifie : qui a des ailes (Guérin du Rocher : Histoire véritable des temps fabuleux. P. 55. édition de 1824), était représenté sous la forme du serpent, de la bouche duquel sortait un œuf, pris pour le signe de la fécondité et de la génération.
Serait-ce là le vrai type de notre Vouivre ?
Suivant M. Champollion le jeune, la divinité, chez les Egyptiens, était symbolisée par le disque ; et l'Eternité, par le serpent, H F E.
Que cette pensée ait subi une décomposition vicieuse, ou qu'elle soit parvenue encore pure dans les Gaules, il est certain qu'on l'y retrouve dans les emblèmes sacrés. Par exemple Tyllinus, dieu des Galls d'Italie à Brescia, portait au bout d'une haste une main qui tenait un œuf, placé aussi dans la bouche d'un serpent (Dictionnaire des Mythologies) ; et les Druides du collège d'Autun ont eu dans leurs armoiries, en champ d'azur, les serpents et les œufs révérés des Celtes (Rosny : Histoire de la ville d'Autun, 1802, p. 210).
(tiré du livre de Monsieur Monnier)